14 août 2009

Qu'est-ce qu'un adulte sinon un enfant brisé, morcelé, en miettes ? [André Berthiaume]

Pourrait-on dire qu'on avait passé l'arme à gauche? Certes, une partie de nous même était morte.

     Nous avions troqué la fraîcheur d'âme et la spontanéité inhérente à l'imperturbable plénitude de notre jeunesse pour l'avisement et la réflexion adulte. Nous quittions définitivement, et de manière irrévocable, le monde que nous avions connu depuis toujours pour un autre. Un monde abrupte, hostile, où de toute évidence il faudrait arbitrer des choix. Alors que jusque ici la vie n'était qu'enseignement, que l'erreur avait pour unique finalité l'instruction, nous pénétrions dans une ère nouvelle de notre existence où la vie serait une épreuve et l'erreur une condamnation. Alors que jusque ici on nous avait soutenu et relevé, il faudrait dès lors essuyer les damnations et se relever, seul.

     Pour nous tous, l'enfance était déjà loin. L'insouciance qui sommeillait en nous n'étais qu'artifice et nous pensions tout de même avoir notre idée de ce que serait la vie, notre vie, la vraie, après. Mais nous n'en savions rien. A la manière de grands enfants, nous nous reposions sur des idées préconçues quant à l'Avenir; à la manière de jeunes adultes, nous commencions à nous y confronter, peu à peu; à la manière de petits vieux, nous en débattions...déjà, et pour longtemps.
Bizarrement, je me souviens comme si c'était hier de ce que m'avait dit Mr Giner -Thierry de son prénom-, CPE du Mourion, à la fin de ma 3e: "Les années lycées seront sûrement les plus belles de ta vie, tu verras".
De l'avis unanime de tous les élèves qu'il a du croiser dans sa carrière, c'est un con. Mais c'est lui qui avait raison. Du reste, nous avions des relations cordiales et il fut un éminent spectateur de la feu célébrité de ce blog.
     Ces 3 années de lycée -bonnes ou mauvaises, peu importe- portent en elles tout les symboles de cette "adulescence": responsabilité, mais insouciance; impératifs, mais retards impunis; problèmes, mais palliatifs; embuscades, mais fuites en avant; vie, mais rêve aussi. Elles constituent un summum de ces états de choses qu'elles associent merveilleusement, et dont les couples se brisent avec le déclin, à savoir le BAC. Tels sont les divorces qui s'opèrent par la force des choses entre des comportements droit et rigoureux et d'autres, enfantins, qui leur redonne de l'équilibre.

     Maintenant que de telles alliances se sont toutes entières consommées en moi-même, je regrette cette age béni et garde dans un coin de ma tête, songeant tout de même qu'il me vaudrait mieux ne pas avoir à m'en rappeler, ces mots d'une autre CPE, Mme Chapurlat -Sylvie de son prénom-, commentant sa carrière avec l'amertume de la femme qui n'a pas sa Rolex a 50 ans: "Tu vois, moi, à ton âge, je ne me serais pas laissé aller si j'avais su que je passerais 40 ans dans un bureau de ce style". Joignant l'acte à la parole, je me souviens qu'elle levait les yeux vers la baie de verre qui l'offrait à la vue de ces élèves avant de les rebaisser subitement, comme aveuglée par le regret.
Elle ne saura jamais qu'à cet instant, moi, tout ce que j'avais envie de lui dire c'était:

     "Mais madame, vous faites si bien votre métier, vous avez un si bon contact avec vos élèves! Alors quoi, vous venez me voir (bon, d'accord, j'allais la voir) avec vos 50 printemps et vous vous imaginez pouvoir détruire votre carrière avec quelques mots? Vous me faites-là une nécrologie, quand c'est l'apologie qui s'impose. Votre vie est une œuvre, et vous en êtes le chef. Regardez comme vous menez la danse, vous imprimez votre rythme au sein de la plus belle église de France et pour tout croyants vous avez des élèves.
Les cul-bénit ne croient pas en leur prêtre, seulement en leur Dieu. Et bien vos élèves ne croient pas en vous, mais peut-être croient t-ils au Savoir, à l'Education, et votre mission est de les stimuler en ce sens, avec l'humilité du curé. Si votre tâche est sans gloire, elle est noble et vous rends majestueuse."

Toujours est-il qu'il y a un décalage entre ce que l'on attend de la vie, et ce qu'elle nous donne.

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